par Adélaïde de Lastic (Docteure en Philosophie)
Vous avez tous connu ce collègue.
Pas le plus compétent mais le plus sûr de lui.
Quand un projet réussi il était « pour » depuis le début
Quand un projet échoue il était « contre » depuis le début
Et il rafle souvent les promotions.
La Kakistocratie 1: Le pouvoir des plus mauvais
(du grec ancien kakistos (mauvais, mal) et kratos (pouvoir)
C’est le pouvoir des pires, la direction par les incompétents, le règne des médiocres.
C’est ceux qui désirent
- Le pouvoir plus que le travail,
- La position plus que la responsabilité,
- L’image plus que la réalité.
Ce n’est pas une dystopie, c’est plutôt une situation ordinaire au travail, quelque chose que nous rencontrons tous un jour ou l’autre.
Isabelle Barth, dans Kakistocratie – Le pouvoir des pires 2, décrypte ces profils et ces systèmes.
Ces profils montent parce qu’ils
- Prennent peu de risques réels,
- Peuvent se rendre visibles,
- Délèguent les conséquences,
- S’approprient les réussites,
- Et, surtout, supportent très bien le vide de sens.
Quand l’organisation permet ce phénomène de façon récurrente, alors qu’elle pense promouvoir la « crème de la crème », c’est là que Machiavel peut nous aider.
Dans Le Prince 3, il observe que les dirigeants
- Les plus durs,
- Les plus rusés,
- Qui trichent avec les règles morales,
- Et manipulent leur monde,
gagnent souvent à court terme.
Dans les Discours sur la première décade de Tite-Live 4 qui expliquent la désintégration de l’Empire Romain, il ajoute que ces régimes sont
- Violents,
- Instables,
- Coûteux
- et finissent par détruire ceux qui les gouvernent.
La cause du malheur de Rome tient dans le désir trop ardent des gouvernants de dominer.
Cette faillite morale s’accompagne d’une faillite du système.
Avec un gouvernement
- Juste,
- Équilibré,
- À l’écoute du peuple,
les prises de décisions collaboratives et pas de gouvernement par la peur, la pérennité de Rome s’en serait trouvée changée.
Pour Machiavel, à moyen terme, le pouvoir des pires et des tyrans conduit à la chute.
Ce qui pérennise un pouvoir, c’est l’excellence.
La réponse, pour les Grecs, c’est celui qui cultive l’arété 5, l’excellence complète de l’humain :
- Intelligence,
- Caractère,
- Sens du juste,
- Maîtrise de soi.
Le kakistos, le « pire » a ceci de particulier qui l’empêche de reconnaître ses limites.
Le gentil, au sens de l’arété grec, lui, reconnait ses limites, s’en saisit, en apprend.
Il progresse. La gentillesse devient alors la condition de l’excellence.
Cette vertu de l’arété permet de lever un malentendu fréquent.
Être gentil ne signifie pas être incompétent.
La question finalement n’est pas tant qui gagne mais qui mérite de gouverner.
Même s’ils sont incompétents, immoraux, méchants, vos pires collègues peuvent être une source d’inspiration.
Et au minimum, ils vous apprennent à mieux apprécier tous les autres.
- Ce mot semble avoir été utilisé pour la première fois en Angleterre, en 1644, où il apparait dans un sermon d’un partisan du roi Charles Ier pendant la guerre civile.
Il ressort véritablement des oubliettes où il semble séjourner … le 13 avril 2018 ! Dans un tweet destiné au président Donald Trump.
Son auteur, l’ancien directeur de la CIA, John O. Brenan écrit : « Your kakistocracy is collapsing after its lamentable journey » (« Votre kakistocratie s’effondre au terme de son parcours lamentable »).
Dans les heures qui suivent, le mot kakistocratie fait exploser les moteurs de recherche ! » ↩︎ - Essais d’Isabelle Barth – 2025, Éditions EMS ↩︎
- Traité politique de Nicolas Machiavel, XVIe ↩︎
- Ouvrage de philosophie et d’histoire politique de Nicolas Machiavel, 1531 ↩︎
- grec ancien, se réfère à l’excellence et à la réalisation du plein potentiel ↩︎
Les maux de la kakistocratie en entreprise
Par Maïté Hellio (Rédactrice Web – Helloworkplace)
Avec les incompétents, les résultats de l’entreprise ne sont pas satisfaisants, le désordre règne, les cadres et les objectifs ne sont pas clairs, et, par conséquent, de nombreux collaborateurs sont en souffrance.
La kakistocratie est peu propice à l’épanouissement personnel et professionnel.
Avoir un manager incompétent se traduit par des tâches mal faites ou pas faites du tout. Or, quand son N+1 ne fait pas son travail, il faut faire à sa place, au prix de beaucoup de temps et d’énergie.
Deuxième impact négatif : la honte d’avoir un représentant de son entreprise incompétent.
Un autre sentiment partagé en kakistocratie est celui d’injustice.
Avoir travaillé dur pour arriver au poste occupé et voir un incompétent rejoindre facilement le haut de la pyramide peut être insupportable.
Les kakistocraties, même si elles n’en ont pas l’apanage, sont des organisations particulièrement propices à la perte de sens.
Quelle que soit la cause, les effets sur les collaborateurs de l’entreprise sont toujours les mêmes :
- sentiment d’inutilité,
- d’incompréhension,
- de frustration,
avec comme conséquences
- l’absentéisme,
- le désengagement
- et le départ.
Travailler dans un environnement fait d’incompétence a un autre impact délétère : c’est la perte de confiance.
Comment avoir confiance en des personnes qu’on estime incompétentes ?
C’est mission impossible, sauf à faire semblant et à se rendre complice de comportements qu’on désapprouve, ce qui constitue la double peine.
Car travailler en kakistocratie, c’est découvrir que l’incompétence et la médiocrité peuvent avoir de la valeur et c’est profondément perturbant.
Tous les repères sont bousculés ! »
Quelles actions pour lutter contre ce phénomène ?
Une bonne façon de supprimer une kakistocratie, est d’agir sur la cause racine : l’incompétence. Comment ?
Voici trois scénarios du plus classique au plus iconoclaste (pas exclusifs les uns des autres) :
- le premier est la formation ! Sont visées alors les compétences métiers mais aussi les compétences managériales.
- le recrutement de femmes semble un deuxième levier important pour faire disparaitre un fonctionnement kakistocrate.
Il a été constaté que les femmes dirigeantes, ayant eu beaucoup plus de barrières à franchir pour parvenir au sommet, sont souvent plus talentueuses que les hommes à statut égal. Elles auraient aussi un rapport différent à la compétence, qui les rendrait exigeantes vis-à-vis d’elles-mêmes. - le dernier scénario, le moins intuitif mais certainement le plus structurant, pour sortir d’une kakistocratie serait d’accepter l’incompétence, et de lui donner une valeur créatrice.
On part de l’idée que l’incompétence peut motiver la créativité, l’innovation même.
Quand on ne sait pas, on peut apporter un regard nouveau et des idées disruptives pour résoudre un problème.
C’est jouer le rôle du naïf, du fou du roi, du bricoleur créatif ! C’est en tous les cas sortir du cadre !
Pivoter est souvent la meilleure des choses, ne plus regarder le monde qui nous entoure avec les mêmes lunettes, prendre un autre angle de vue ! Pour en finir avec le règne des incompétents. »

